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Deauville 2015 : la compétition et le palmarès

posté le 15/09/2015 FredP

Lors du 41e Festival du film américain de Deauville, pour MyScreens on a accueilli un petit nouveau : @JM_Siousarram. L’occasion d’avoir un œil frais sur les films présentés en compétition et récompensé au palmarès où 99 Homes et Dope ont mis tout le monde d’accord.

L’adage qui veut que le cinéma soit une sorte de miroir fantasmé de notre réalité contemporaine est plus que jamais vrai lorsque l’on voit la sélection des quatorze films en compétition officielle au 41e Festival du Cinéma Américain de Deauville. Hormis évidemment la nouvelle adaptation assez fade de Madame Bovary par Sophie Barthes, tous les long-métrages présentés sous l’étiquette cinéma Indie ont pour point commun de montrer une certaine photographie du lifestyle US. La crise bancaire de 2008 et ses conséquences mortifaires sur le quotidien des américains, que cela touche au porte monnaie (99 homes, Dixieland, Les chansons que mon frère m’ont apprises), ou plus profondément à l’intérieur (James White, Krisha, I smile back). Le jeunesse US paumée dans une époque qui assimile les différences aussi rapidement qu’elle les rejète (Tangerine, Babysitter). Ou qui cherche sa place entre la génération X et Y (DOPE).
Même quand on entre dans le film de genre, la crise morale de l’Oncle Sam se fait omniprésente, Emelie, Cop Car ou encore Green Room peuvent témoigner que « se méfier de l’eau qui dort » est une expression qui est loin de pouvoir disparaître. Cette dualité de l’esprit et du corps semble être devenu un lieu commun tant la sélection de Deauville fait la part belle aux personnages qui possèdent des tiroirs à double fond, torturés ou pas. Le tiraillement et le manque d’engagement sont fortement pointés du doigts ici et là (99 homes, I smile back, Krisha, James White, Dixieland) traduit comme un manque de maturité souvent par les protagonistes secondaires tandis que le spectateur se retrouve complice d’une torture mentale bien plus profonde qu’il n’y parait, voir inéluctable. D’où sans aucun doute possible, cette explosion du nombre d’intrigue et synopsis qui font la part belle aux stupéfiants, que ce soit drogues dures ou alcool (Les chanson que …, Krisha). Le ton se veut divers et varié avec de la comédie geek pour DOPE, de la comédie noire pour Cop Car, du thriller gore pour Green Room ou un drame comme I smile back. S’évader d’un quotidien stressant ou faire fortune rapidement peu importe la morale. La loi du billet vert.

La très bonne nouvelle de cette 41e édition est l’omniprésence de femmes fortes dans une très grande partie de la sélection officielle. A l’heure où les blockbusters US ne laissent que des miettes au sexe faible (les films de super-héros ou encore les agents secrets de retour en force cette année), Deauville 2015 aura marqué ses spectateurs avec sa mise en avant de la gente féminine. Si on retient avant tout les prestations extraordinaires des actrices Krisha Fairchild du film homonyme Krisha et Sarah Silverman dans I smile back, toutes deux ahurissantes de douleur, de rancœur, de colère, d’envie et possédant une capacité à retranscrire l’autodestruction au delà de toute espérance pour leur réalisateur, touchant en plein coeur les spectateurs ébahis par tant de force de jeu.
On peut souligner également les très belles performances plus nuancées de Cynthia Nixon, ex Sex and the City, en mère cancéreuse et atteinte d’Alzheimer dans le puissant James White, de Riley Keough, vue dans Magic Mike et Mad Max:Fury Road, en girlfriend paumée de l’Amérique profonde qui en veut dans Dixieland, ou encore de Kitana Kiki Rodriguez et Mya Taylor, les deux bombes transgenres de Tangerine, véritables furies de la Cité des Anges. Avec elles, on crie, on rigole, on transpire, on pleure, bref, on vit. Et c’est donc tout naturellement que ce plein de sentiment revient en grande ligne dans le palmarès du festival. L’héroïsme au quotidien.

Grand Prix du Jury : 99 Homes de Raman Bahrani

Sans surprise, tel pourrait être le verdict du jury présidé par un Benoit Jacquot peu loquace pour son Grand Prix. Il faut dire qu’il n’y a pas grand chose à redire sur le succès de 99 homes tant le sujet était brûlant, la réalisation inspirée, le tout porté par des acteurs parmi ce qui se fait de meilleur à Hollywood, Michael Shannon et Andrew Garfield. Ce dernier interprète le vaillant Dennis Nash, jeune père célibataire vivant avec sa mère au foyer et qui doit soudain faire face à son expulsion du domicile où il a toujours vécu. Incapable de payer ses traites malgré ses capacités à la débrouille dans le domaine du bâtiment, il assiste impuissant à la saisie de toute sa vie entière en l’espace de quelques minutes par l’impassible Rick Carver et ses hommes de main, mandatés par la banque. Séquence choc où s’entrecroise regards hagards, mots très durs puis finalement le désespoir total symbolisé par une Laura Dern perdue en matriarche mirant ses propres affaires étalées sur le gazon. Le ton est donné. Et l’entreprise de déstabilisation psychologique ne fait que commencer quand Dennis accepte de travailler pour Rick Carver, poussant à l’extrême le spectateur qui se retrouve perdu entre obligation financière et contrainte morale.
C’est une situation tout à fait brillante sur le plan scénaristique que dresse Raman Bahrani dont c’est ici la 6e réalisation. Comment survivre à ce dilemme moral qui est de passer du rôle d’expulsé à celui d’expulseur ? Nul doute que le jury de Deauville aura eu le coeur arraché lors des nombreuses séquences de familles contraintes et forcées de dégager de leur lieu de vie de depuis toujours. On repense encore à cette scène avec un grand-père vivant seul dans sa maison, se retrouvant mis sur sa pelouse et contraint d’aller dans un refuge social car n’ayant aucune famille aux alentours. On frôle l’inhumanité. Et le personnage de Rick Carver joué par Michael Shannon semble être un modèle du genre. Pourtant, on ne peut détester entièrement cet homme collectionneur aussi bien de maisons que de femmes quand il décide de donner sa chance à quelqu’un qui le déteste. C’est aussi ça la grande force de 99 homes, tout n’y est jamais tout noir ou tout blanc. Un Grand Prix du jury aussi mérité que celui à lequel il succède : Whiplash.

Prix du jury : Tangerine de Sean Baker

En voilà un étonnant objet cinématographique, du genre à coller parfaitement au fruit auquel se réfère son titre : petite variété d’agrume cousine de la mandarine, plutôt acidulé, qui pète en bouche et qui contient beaucoup de vitamine C. Sean Baker, dont c’est le 5e film, nous propose une expérience de spectateur inédite du genre à se dire « amen » d’avoir pu être vu dans un festival. Mis en scène avec uniquement des iPhone5S, Tangerine nous propose un trip sous acide dans un Los Angeles inédit, coloré et pétillant, aux basque de deux transgenres aux verbes peu édulcorés. Sin-dee retrouve son amie Alexandra à sa sortie de prison qui lui révèle de manière impromptue qu’elle a été trompé durant son séjour derrière les barreaux. Il n’en faut pas plus pour la survoltée Sin-dee pour péter une durite et partir à la recherche de la « morue » qui s’est tapé son mec, le tout sur fond de Trap Music assez démentiel et de language fleuri.
Vous l’aurez compris, Tangerine est une expérience à part entière, une plongée sans filtre dans le Los Angeles des downtown et des quartiers chauds. Sean Baker veut nous montrer le LA qu’il voit tout les jours, pas les cartes postales du Hollywood sign, du Walk of Fame ou les plages de Santa Monica. Plutôt celui de l’émancipation sexuelle, du multiculturalisme, du besoin d’argent. Des sujets qui peuvent paraitre plombant mais qui sous les caméras de ce metteur en scène originaire de New York se retrouvent à plier son spectateur en deux sur son siège tant l’humour et la bonne humeur de cette bande est communicatif. Chapeau bas aux deux actrices amateurs Kitana Kiki Rodriguez et Mya Taylor pour ce moment inoubliable à leur côté dans la Cité des Anges aux ailes brisées. Une vraie leçon de tolérance sous ecstasy. Mon coup de coeur à Deauville.

Prix Kiehl’s de la révélation : James White de Josh Mond

Il en faut un charisme assez exceptionnel pour porter un film aussi sombre sur ses épaules sur 90 minutes. Il faut croire que Christopher Abbott possède le pedigree supérieur des grands acteurs tant sa prestation semble aboutie dans ce qui est le premier film du réalisateur Josh Mond. Autant de force de caractère traduit sur l’immense écran du CID de Deauville mêlant colère, désir, mélancolie, joie, impuissance et espoir. Tout un répertoire nécessaire pour entrer dans la peau de ce James White, New Yorkais approchant la trentaine et enchainé à un quotidien qui semble le bouffer tout cru. Cette vie, c’est celle d’un jeune homme devant faire face au décès de son père aux côtés d’une mère cancéreuse. Sans emploi, il se contente de vivre chez cette dernière trouvant ses seuls moments de joie éphémère dans des soirées plutôt alcoolisées qu’il termine régulière chez une Charlotte ou une Natacha. James a besoin de souffler et s’évade avec son meilleur ami gay au Mexique, jusqu’à ce que resurgisse de manière plus agressive le cancer de sa mère, couplé à Alzheimer.
Je crois que Victor Hugo et ses Misérables, n’auraient pas pu faire pire comme postulat de départ pour une de ses œuvres tant James White semble trainer tous les poncifs du film souffreteux. Et pourtant la lumière surgit de cette oeuvre à des moments où on s’y attend plus. Interprétée par Cynthia Nixon, qui y trouve là son plus beau rôle, la mère de James ne constitue pas l’océan de douleur auquel on pourrait s’attendre pour une femme en fin de vie, arrachant ici et là des sourires aux spectateurs. Le meilleur ami de James, Nick, joué par Scott Mescudi alias le musicien Kid Cudi, est un personnage important aussi empêchant le film de sombrer dans la déprime totale par sa bonhomie et sa relative compassion pour la déliquescence progressive de la famille White. Pendant qu’au milieu de ce beau monde essaie de surnager Christopher Abbott, entrevu dans A most violent year, explose dans ce personnage à fleur de peau et mérite amplement le Prix de la révélation à travers ce James White éponyme. Un grand film sur la maladie et la fin de vie, mais aussi sur le mal être de la jeunesse contemporaine New Yorkaise.

Prix de la critique : Krisha de Trey Edward Shults

Voici le tour de force de ce 41e Festival du Film Américain de Deauville : Krisha premier film réalisé par son auteur Trey Edward Shults, dans lequel il tient un rôle central, et surtout tourné en quelques jours en huis clos avec les membres de sa famille. Jusqu’à là on pourrait dire que le jeune homme est un as de la débrouille et qu’il a su être malin pour s’en sortir avec un film plutôt correct. Sauf que l’ensemble de la critique deauvillaise a décidé que ce n’était pas un film mineur mais plutôt une oeuvre forte orientée autour de la personnalité extravagante et forte de son actrice principale Krisha Fairchild. Et elle a entièrement raison.
Le portrait en quasi-huis clos fait de cette femme dépressive, alcoolique et au lourd passif familial est un modèle du genre bénéficiant d’une qualité de photographie très exigeante et d’une justesse scénaristique importante. Trey Edward Shults ménage un savant crescendo émotionnel qui nous embarque dans des montagnes russes sur les pas de Krisha jusqu’à un diner familial, inauguré par le sacrifice de la fameuse dinde, parmi les plus mémorables du cinéma de ces dernières années.

Prix du public : DOPE de Rick Famuyiwa

Pharrell Williams est derrière ce nouveau phénomène 2.0. Comprenez une création 100% inscrite dans son époque physique et virtuelle, un raz de marée venu d’ici et qui ravagera spectateurs en salle et internautes en quête de tendance. Car DOPE est bien ce que l’Amérique sait produire de meilleur : du pur entertainment contemporain, un délicieux bonbon pop touchant un maximum de personne. Tout y est, de l’humour omniprésent, de très belles images, une bande son qui déchire, un propos borderline certes (les drogues) mais rendu cool (on ne touche pas, on vend pour rentrer à la fac) et surtout des personnages qui brassent une multiplicité ethnique et sexuée. Le postulat est simple, Malcolm et sa bande de lycéen geek fan de rap des 90’s retrouvent leur sac rempli de la nouvelle drogue qui tabasse suite à une fête qui s’est mal terminée. Coincé entre les gangsters qui se disputent la précieuse cargaison, Malcolm va vivre une aventure dont il est loin d’imaginer comment elle va se terminer.
Une sorte de Very Bad Trip d’adolescent où l’humour n’a point de limite et où les répliques inspirés fusent les unes après les autres. Rick Famuyiwa pour son quatrième long métrage cisèle parfaitement le Los Angeles du XXIe siècle et tisse une toile super cool autour de Malcolm. Ce dernier est interprété par la vraie révélation du film, le comédien Shameik Moore, véritable boule d’énergie qui sait distribuer de manière généreuse son talent au service de DOPE. Terme qui désigne à la fois le jeune branché, et évidemment la drogue, symbole de toute une génération attirée par le bonheur rapide, facile, efficace et éphémère. Acheter, consommer, s’éclater, recommencer. Vitesse grand V comme le film de Famuyiwa qui a su enthousiasmer amplement le public de Deauville. Un vrai objet fétichiste est né.

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